Cinq actions concrètes pour accompagner le retour au travail

Le confinement, acte de solidarité imposé, a permis de sauver des milliers de vie. Bravo, we did it ! Quelles qu’aient été les conditions (certaines plus rudes que d’autres), le moment était difficile pour tous, c’est certain. Après le choc, la sidération, nous nous sommes finalement adaptés à cette situation inédite.

Avec le déconfinement, il va nous falloir nous réadapter de nouveau et sûrement à plusieurs reprises : préparer les locaux, le marquage au sol, adapter la circulation, l’affichage, les portes ouvertes, les gestes barrières, le lavage des mains, organiser les vestiaires, l’espace repas, le nettoyage...

Mais si assurer la mise en sécurité par la distanciation est aujourd’hui vital pour nos collaborateurs, la sécurité physique n’est pas la seule à préparer pour réussir le retour au travail et veiller à la santé des collaborateurs. Réinventer les manifestations du lien social, les modalités de la vie en équipe est aussi vital.

« Réinventer les manifestations du lien social et les modalités de la vie en équipe est aussi vital que la mise en sécurité physique »

Le Covid-19 et le confinement ont maltraité les rapports sociaux. L’éloignement physique nécessaire à la vie « dehors » et la menace de contamination déteignent sur notre perception et notre rapport à l’autre.

Ainsi, une étude réalisée par le laboratoire Humanis (Université de Strasbourg) a montré l’impact de 4 semaines de confinement sur les « soft skills », ces compétences relationnelles qui ne sont ni savoir, ni savoir-faire mais compétences de l’Être. Certaines de ces compétences sont perçues comme ayant pu se développer en période de confinement, et il faudra dans les actions à mettre en place veiller à s’appuyer dessus, on parle ici de l’empathie, la responsabilité, la coopération, la persévérance et la pensée critique.

En revanche, d’autres compétences ont pu se dégrader pendant la période que nous venons de vivre. Par ordre décroissant d’intensité, il s’agit de la confiance envers les autres, l’enthousiasme et la sociabilité.

Si la période a vu de très belles manifestations de solidarités, elle est aussi marquée par un rapport aux autres qui est aujourd’hui parfois altéré, abîmé, dégradation accentuée par le repli sur le cocon et la fâcheuse habitude qu’a notre cerveau de relever davantage les éléments négatifs de notre environnement que le positif. Pour la plupart d’entre nous, il sera encore possible de mobiliser les ressources demandées par cette nouvelle adaptation quand, pour d’autres, les compétences relationnelles risquent de se détériorer encore davantage lorsque nous nous retrouverons confrontés à la réalité d’un quotidien qui va nous priver d’une grande partie de la communication non verbale, si utile dans la lecture des émotions de l’autre.

« Certaines compétences relationnelles ont pu se dégrader pendant cette période de confinement »

Ainsi, aménager les locaux, préparer une nouvelle organisation du travail, adapter un nouveau planning sont incontournables mais sans la mise en place d’un accompagnement de la relation cela sera insuffisant pour permettre à nos collaborateurs de travailler avec un minimum de sérénité et surtout pour ne pas relâcher le très important effort qui leur est demandé : venir travailler avec la peur au ventre. Et continuer cet effort pendant peut être des mois qui nous paraîtront encore plus long qu’ils ne le seront réellement.

Rappelons que chacun va simplement réagir comme il le peut avec son histoire, son bagage de résilience ou non, ses capacités, sans oublier que les organismes auront été épuisé par l’anxiété, le stress et souvent les insomnies.

Si nous n’agissons pas, le fait d’être masqués, éloignés, gantés aura un impact tel que les tendances à la baisse de la confiance envers les autres pourraient se transformer symptômes du Stress Post Traumatique comme le retrait social (« pour me protéger, je ne peux plus me confronter au risque que représente les autres » ), la diminution d’activité (« je n’ai plus assez d’énergie pour maintenir mon niveau d’activité ») et l’irritabilité (« ce qui m’entoure représente une potentielle agression et de je réagis en attaquant à mon tour »).

« La situation questionne nos représentations, les normes sociales avec lesquelles nous vivons depuis des décennies, et nos valeurs »

C’est notre modèle du monde à chacun qui vacille aujourd’hui et accueillir les collaborateurs de retour au travail, c’est accueillir des individus qui ont pendant quelques semaines totalement perdus leurs repères et dans ce contexte, le travail, l’entreprise, peut permettre de retrouver ses marques.

Content de sortir enfin ou qui aurait préféré rester dans une grotte, de revenir travailler ou qui était bien à lire sur son canapé, de retrouver les collègues ou qui peut à peine échanger 2 mots, fatigué ou reposé l’état de nos collaborateurs va être varié. Cependant, le challenge des dirigeants dans la reprise est le même : la refondation de rites sociaux autours desquels les équipes vont pouvoir redémarrer et continuer à se développer ensemble vers un futur possible.

« Le travail, l’entreprise, peuvent permettre à des individus qui ont totalement perdus leurs repères, pendant quelques semaines, de retrouver leurs marques »

Pour réussir ce challenge, il est nécessaire de comprendre les différentes étapes pour réussir la mise en place de ces nouveaux rites dans une équipe :

1 - COMPTER SUR LE MANAGER INTERMÉDIAIRE

Le manager intermédiaire, de proximité, est le pilier de cette période, c’est lui qui va donner le sens de ce que font les collaborateurs au jour le jour. Managers, pour tenir, il est impératif de commencer par prendre soin de vous : sommeil, exercice, alimentation, gestion des émotions sont autant d’éléments auxquels le manager doit faire attention pour être et rester en forme. Vous avez également besoin de réfléchir en 1er lieu à ce qui vous sécurise VOUS, dans cette situation. Créer un SAS physique et moral entre le bureau et la maison ? des exercices de respiration ? de médiation ? des échanges réguliers avec des pairs au travers de réseaux de managers ? de fédérations professionnelles ? Chacun trouvera le rituel qui lui correspond.

2 - ANIMER UN ESPACE D’ECHANGE

Il est nécessaire de créer un espace, un temps qui permette à chacun d’exprimer et partager ce dont il a besoin pour se sentir en sécurité. Prendre le temps de « faire s’exprimer », d’écouter chacun et de définir avec lui ce dont il a besoin. Il s’agit là d’agir sur le sentiment de sécurité perçue. Il va au-delà des faits tels que les plannings, l’aménagement des locaux, les masques et il est différent pour chacun d’entre nous. Une fois le « rituel de protection » défini pour chacun (porter des chaussures ou des chaussons différents au bureau, garder ses gants toute la journée, prendre 15 mn en début de journée et à 14h pour faire un exercice de respiration… Il faudra avoir l’esprit très ouvert sur les solutions qui conviendront à chacun). Une fois chacun entendu et sécurisé, on pourra ensuite agir au niveau collectif.

3 - INVENTER ENSEMBLE DE NOUVEAUX RITUELS

Il s’agira de rechercher avec vos collaborateurs, ensemble, la manière dont l’équipe va interagir. Comment partager en intégrant les mesures de distanciations sociales ? Utiliser le management visuel ? Créer un mur d’expression ? Comment se dire bonjour le matin sans se serrer la main ni se faire la bise ? Comment faire de la pause-café un moment convivial malgré la distanciation sociale ? Faire un dessin le matin sur le mur de communication pour indiquer l’humeur dans laquelle je suis ? Faire « pouetter » Sophie la girafe (qui sera ensuite désinfectée) en cas de succès commercial par exemple ? Définies ensemble, proposées par l’équipe, toutes les idées sont bonnes à prendre pour recréer un environnement professionnel qui participe à se tourner en direction de l’espoir.

4 - DONNER ET GARDER LE CAP

Durant le confinement nombreux sont ceux ayant questionné le sens, le sens de leur activité, le sens de leur loisir, le sens de leur famille, le sens de leur couple, le Sens : quelle signification, quel poids je donne à chacune de mes actions. A quoi je sers ? De retour au travail, ils attendent des confirmations ou non aux réponses qu’ils ont élaborées individuellement. A vous de les aider en rappelant la place de votre activité en tant équipe, en tant qu’entreprise, comme un maillon de la vie du collectif. (Je suis automaticien dans ma TPE du Lot et je participe, en créant des machines, à la bonne marche de l’industrie agroalimentaire en France). Chaque collaborateur aura besoin qu’on lui rappelle le rôle de la structure à laquelle il appartient dans le système plus global. Le temps du manager sera encore plus qu’« avant » consacré à (voire phagocyté par) l’équipe, son bien-être au travail et ses questionnements. Le tout est d’en avoir conscience pour ne pas être surpris ni frustré de ne pas pouvoir consacrer plus de temps au travail opérationnel !

5 - ÊTRE PREPARÉ AUX AJUSTEMENTS PERMANENTS

D’abord vous préparer à ce que tous ne soient pas au même rythme que vous, pas aussi impatient de redémarrer, le rythme de vie au temps du confinement a été lent. Le redémarrage et le retour à l’efficacité opérationnelle complète risquent de ne pas être aussi rapides que souhaité. Ensuite, avoir conscience que nous devrons nous adapter aux changements de tous ordres et souvent. Les changements de contexte : déconfinement, re-confinement, ouverture de certains commerces puis fermeture à nouveau, équipe au complet le lundi et à 75% le jeudi, un sous-traitant opérationnel en mai puis plus en juin et à nouveau en juillet … Mais aussi les changements des « états d’âme » de nos collaborateurs l’angoisse pourrait à certains moments prendre le dessus. A l’inverse préparez-vous aussi à être épatés et nourris par l’inventivité et les ressources que vos équipes vont déployer ! Accueillez ce que cette période aura pu libérer dans votre équipe.

En résumé, nous sortons fragilisés d’avoir été isolés et soumis à une peur omniprésente depuis plusieurs mois. Nos collaborateurs ont besoin de pouvoir s’exprimer, de pouvoir verbaliser leurs émotions, dire ce dont ils ont besoin pour se sentir en sécurité et pour continuer à faire partie d’une équipe.

C’est encore, et toujours (!) au dirigeant, au manager de proximité, le chef de l’équipe, l’entraîneur, le coach que va revenir cette tâche : ouvrir son cœur pour permettre la parole, écouter, guider puis ouvrir son esprit pour trouver ensemble les solutions pratiques à mettre en œuvre avec courage et créer ainsi les nouveaux rites autour desquels l’équipe pourra continuer à Être. Tous ensemble.

Isabelle ETCHETO - Psychologue du Travail pour France SST
> Jeudi 30 Avril 2020